Jovenel Moïse, de la banane à la politique

« Tu as tout simplement 20 minutes ! », me lance Christine Coupet, responsable de la campagne du candidat à la présidence sous la bannière du PHTK. Je traverse la foule de badauds attroupés devant la voiture qu’elle m’indique et m’installe sur la banquette arrière, aux côtés de Jovenel Moïse. Il est près de 7 h pm. L’homme ne laisse pourtant paraître aucun signe de fatigue. Pas un soupçon de lassitude. Il ne desserre même pas sa cravate qui, à ma grande surprise, est bleue aujourd’hui. Il demande simplement que le volume de l’air conditionné soit augmenté. Car la veste qu’il avait nonchalamment jetée sur son épaule pour poser pour la photo de Ticket, il ne peut plus se permettre de l’enlever. Son prochain rendez-vous est dans moins d’une demi-heure.

En fait, l’entrevue de Ticket, c’est pendant le court trajet qui sépare les radios RFM et Pacific FM qu’il la donne, dans ce véhicule où il avait pris son repas quelques heures plus tôt. La panoplie de cravates suspendues à un cintre, toujours dans cette même voiture, contribue à faire croire que le candidat y a élu domicile, ne serait-ce pour ces derniers jours de la campagne. Confiante, je pense pouvoir réussir mon entrevue dans le court délai qui m’est alloué. « Il me faudra simplement aller droit au but, si je veux avoir mes réponses », me dis-je. J’avais seulement oublié qu’avec les politiciens, il faut souvent freiner, recadrer ou simplement laisser parler. Et quand, comme Jovenel Moïse, on fait en plus marcher un projet agricole sur un millier d’hectares de terre, on a bien des choses à raconter…

Pourtant, Jovenel ne se présente pas comme un politicien… « Mon arrivée dans la politique est un peu comme un buzz. Rien ne me prédestinait à cela. En faisant mon entrée dans la course présidentielle, c’est donc un signal clair que j’envoie à la jeunesse, lui signifiant qu’on ne peut plus laisser la gestion de notre pays aux politiciens traditionnels, auteurs de beaucoup de discours mais qui ne posent pas d’actions », lâche le candidat du parti au pouvoir qui convient que la jeunesse actuelle est presque désintéressée des affaires politiques du pays. Rien qui semble décourager cet homme de 47 ans qui s’identifie aux jeunes et espère d’ailleurs gagner ces derniers à sa cause. « Je veux faire du Champ de Mars une aire protégée et un point de rencontre pour les différentes classes de notre société. Jeunes et moins jeunes pourront s’y retrouver pour des divertissements de tous genres comme spectacles, cinéma et autres », assure l’homme, qui affirme aussi avoir l’effectivité de la loi sur la propriété intellectuelle dans la liste de ses propriétés.

Jovenel Moïse est agro-entrepreneur avec une vingtaine d’années d’expérience tant dans le secteur des industries que dans la production agricole. Sa campagne est d’ailleurs axée sur l’agriculture. Né à Trou-du-Nord, d’un père cultivateur et d’une mère cultivatrice et commerçante, il grandit avec l’amour de la terre. « L’agriculture a bercé ma plus tendre enfance », confiait au Nouvelliste en février dernier celui qui a pourtant fait des études en éducation à l’Université Quisqueya. Président de la Chambre de commerce du Nord-Ouest pendant huit ans et secrétaire général de la Chambre de commerce d’Haïti, il a aussi une formation en maîtrise de l’eau. Pourtant sa grande histoire d’amour, vieille d’au moins vingt ans, demeure la banane. En 1996, il investit dans une bananeraie établie sur 10 hectares dans le Nord-Ouest. Et depuis, cet entrepreneur-né n’a cessé de se rapprocher de son rêve d’exporter de la banane.

Jovenel est aussi branché technologie. « Je suis aussi de cette nouvelle génération qui ne jure que par les gadgets de la technique », m’avoue-t-il en indiquant son iPhone dernier cri. Le candidat espère arriver à introduire les nouvelles avancées technologiques dans le quotidien du peuple haïtien et les utiliser dans plusieurs domaines dont la modernisation de l’administration publique. Surnommé « Workaholic » par ses enfants, Jovenel est un travailleur acharné. Il s’arrange toutefois pour être présent et jouer un rôle actif dans l’éducation de sa progéniture avec laquelle il multiplie randonnées et voyages. Marié depuis 1996 à Martine Marie Etienne Joseph, l’entrepreneur a trois enfants desquels il parle avec admiration. « Mon fils aîné a 24 ans, et jamais on n’est arrivé à un point où j’ai eu à le frapper. Je remercie Dieu de m’avoir donné des enfants qui m’obéissent », dit-il reconnaissant et fier.

En ces temps de campagne, les moments de détente seul ou en famille doivent être bien rares. Mais quand il est moins bousculé, Jovenel Moïse est un grand consommateur de compas. Il écoute aussi Bob Marley, Rodrigue Millien et Manno Charlemagne. BélO et Shabba Djakout sont ses artistes préférés pour ce qui est de la nouvelle génération.

Promoteur de la production et de la consommation locale, l’aspirant à la magistrature suprême de l’État donne l’exemple. Il fait certes un peu de sport, mais c’est surtout sur une alimentation saine qu’il mise pour rester en santé. « Je mange tout ce qui est naturel et provenant de notre sol », précise l’agriculteur qui ne négocierait pour rien son « mayi ak fèy, ak zaboka ». « Et la banane dans tout ça ?», me dis-je. Mais je n’ai pas le temps de le lui demander. Deux petits coups frappés à la vitre me signalent que mon temps est écoulé. 17 minutes et 27 secondes marque mon magnétophone ! Mais il n’y a pas moyen de marchander… Avec un sourire désolé, le candidat à la présidence ajuste son costume et saute prestement de la voiture. La patrie l’appelle.

Le Nouvelliste